QUESTIONS DE STATUTS
René Marcel Sauvé
Géographe
TEXTE ORIGINAL : ICI
Statut particulier, statut de nation, statut d’État
reconnu de droit comme de fait, un statut est un pouvoir qui dépasse
les droits et les libertés. En fait, un statut ne relève
pas du droit mais de l’ontologie, l’épistémologie, l’anthropologie,
l’éthique et la géopolitique qui a pour objet l’État
(l’Être) comme tel.
Lorsqu’il a été conquis par fait accompli,
le statut doit être reconnu, ce qui n’est jamais accordé sans
risques, car la reconnaissance d’un statut peut perturber un ordre de choses
qui profite surtout aux oligarchies.
On revendique un droit, mais un statut, on le fait
reconnaître et c’est autre chose.
Combien de Québécois et de Québécoises
en comprennent le sens, surtout lorsqu’ils se trouvent confrontés
à un problème politique d’envergure, dont celui de leur propre
statut comme nation et État et celui du statut des aborigènes,
dont les Innus? Notre ignorance fait le jeu de l’oligarchie d’Ottawa
et de Bay Street.
Maître Georges Emery, juriste et spécialiste
en droit autochtone, affirme que la signature de l’approche commune avec
les Innus aura pour conséquence de transférer à Ottawa
pleine juridiction sur les territoires convenus dans l’entente de principe.
L’État centralisateur aura plus de pouvoirs qu’il n’en a maintenant,
ce qui lui permettra de poursuivre sa marche vers des pouvoirs autarchiques
et potentiellement totalitaires, conformément à la volonté
de l’oligarchie en place, mieux connue sous le nom d’Establishment. Dans
ces jeux de pouvoirs, en effet, Ottawa n’est pas seul.
Cette caste dominante et possédante se comporte
comme une dynastie qui ne dit pas son nom. C’est elle qui a
provoqué les guerres patriotiques de 1837-39, tant au Québec
qu’en Ontario. Elle est l’instigatrice du Union Act de 1841, du British
North America Act de 1867, des Statuts Refondus de Westminster de 1931
et du Canada Act de 1982. Elle est derrière la crise d’Oka de 1990,
comme premier test de recours à la force pour régler des
problèmes territoriaux qui ne manqueront pas de surgir avec l’autonomie
grandissante des provinces et leurs progressions continues vers des
statuts d’États de facto.
La crise territoriale actuelle, provoquée par
les revendications des Innus, sur fond de relations acrimonieuses,
risque de déboucher sur des confrontations plus graves, qui vont
« justifier » l’envoi massif de la police montée et
de l’armée. Elle fournira à Ottawa une nouvelle occasion
de discréditer les provinces et d’augmenter ses pouvoirs.
Sauf que cette fois, la crise d’Oka a donné au Québec et
sans doute aux autres provinces une leçon de stratégie et
de tactique
L’oligarchie d’Ottawa ne manque ni de suite dans
les idées et les faits. Elle a appris depuis longtemps à
briser les résistances et asseoir ses pouvoirs d’une manière
permanente et définitive.
Son comportement politique n’a rien de nouveau.
Il s’inspire des dynasties germaniques qui l’ont précédée
en Grande Bretagne et en Europe continentale, dont les Hohenstaufen,
les Habsbourg, les Hohenzollern et les Saxe-Cobourg Gotha. L’étude
de l’histoire de ces familles est pleine d’intérêts pour nous,
Québécois, qui devons maintenant combattre leurs héritiers
spirituels et politiques. Au Canada, l’Establishment, déjà
en place aux débuts du Dix-neuvième siècle,
a exploité ou provoqué toutes les crises, pour intriguer
et profiter de toutes les circonstances pour saisir de plus en plus de
pouvoirs, jusqu’à l’autarchie si possible. Mais son règne
n’est pas sans fin. Au Canada, les fêlures se multiplient dans la
toile serrée qu’elle tente de tisser depuis les débuts du
Régime anglais. Comme partout ailleurs, le temps et l’espace
confirment les lois naturelles. Les idées passent. Les dynasties
aussi.
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La Confédération
: un faux et un piège
Dans une authentique Confédération,
le pouvoir appartient en propre aux provinces, destinées par la
Constitution à être reconnues comme États, de fait
et de droit, dès le départ. Il s’agit bel et bien d’une
reconnaissance de statut, celui d’État, non un droit accordé
par faveur ou privilège. Si le British North America Act de 1867
avait été un Privilegium majus, les provinces échappaient
à toute juridiction d’empire et aussi à l’État post-impérial
constitué à Ottawa, pour devenir d’authentiques États
de droit, par statut naturel et par fait accompli. Comme en Autriche au
Treizième siècle, le Privilegium majus était un faux,
qui s’inscrivait dans un ensemble d’intrigues ayant pour objet de faire
en quelque sorte que le Canada ne devienne jamais une authentique
confédération, une union d’États souverains, cela
va sans dire. S’il l’était, les provinces seraient
reconnues comme États, avec majuscule et Ottawa n’aurait que les
pouvoirs consentis par une Diète. Comme les provinces sont devenues
des régions inféodées qui ont perdu en apparence toute
possibilité de se faire reconnaître comme États, avec
les pouvoirs inhérents à ce statut, elles sont réduites
à revendiquer des droits, ce dont on se moque à Ottawa, compte
tenu de la position de faiblesse des provinces en face de l’État
centralisateur, unitaire et arbitraire.
Les Autochtones n’ont ni statut ni pouvoirs qui vont
de fait avec une reconnaissance de statut, de sorte qu’Ottawa peut exploiter
à loisir leur ignorance et leur naïveté, comme il le
fait avec les autres, y compris nous-mêmes, Québécois.
Sous prétexte de prendre les intérêts du Canada, Ottawa
défend en fait ses propres intérêts, dont le poids
économique est concentré à la bourse de Bay Street
à Toronto.
Ce pouvoir ne s’est pas constitué en un jour.
Ses éléments étaient en place dès la
signature du traité de Paris du 10 février 1763, qui conférait
à la Couronne britannique pleine possession de cet espace continental
distincts, qui, en Amérique du nord, est demeuré British
North America jusqu’au « rapatriement de la Constitution »
du 17 avril 1982. Appelé Canada Act, ce transfert de pouvoirs prévoyait
tout, sauf l’essentiel, soit la résiliation du traité de
Paris du 10 février 1763. Sa Majesté la Reine Élizabeth
ll demeure seule détentrice des titres sur cet immense territoire,
avec droit de regard et de désaveu qu’exerce à loisir
et pour son profit le Canadian Establishment. Le Gouverneur Général
du Canada et les Lieutenant Gouverneurs des provinces rappellent aux Canadiens
et aux Québécois qu’ils sont toujours des sujets, bien que
sur les papiers officiels, on les déclare citoyens. Certes,
Canadiens et Québécois sont libres, mais n’ont aucun pouvoir.
Celui-ci appartient à l’oligarchie en place. Comme les Québécois
connaissent assez peu la différence entre droits et pouvoirs, le
slogan « J’y suis j’y reste pour ma liberté » a fort
bien réussi au référendum du 20 mai 1982, le premier
sur la souveraineté.
L’arbitraire coulé
dans le béton
En Amérique Britannique du Nord, le terme
confédération était et demeure un euphémisme.
Dans le monde White Anglo Saxon Protestant, le précédent
sert d’appui aux actes à venir, dont il apporte la justification
aux décisions actuelles, appelées Enactments.
Avant le Union Act de 1841, préparé
en Angleterre longtemps d’avance, les Orangistes, venus en majorité
d’Irlande et de la basse Écosse, avaient pris les moyens nécessaires
pour faire de l’espace continental canadien un État unitaire, arbitraire
et britannique à perpétuité. À cette
fin, ils disposaient d’un précédent : le Union Act de 1801,
qui devait en finir avec l’Irlande, l’Écosse et le Pays de Galles.
Au Canada comme en Grande Bretagne, le discours à sens unique des
Orangistes est demeuré le même : Nothing
will change. This is a one way talk, our way or no way.
Point final: fin de la disscussion.
Quiconque a servi comme officier dans les Forces Armées
Canadiennes, dans la Gendarmerie Royale du Canada, ou la fonction publique
fédérale, comme technocrate, bureaucrate ou diplomate, sait
ce que ce signifie ce one way talk lourd de menaces.
Il est toujours en vigueur en 2003 (still in effect), même
si la réalité impose un autre langage et d’autres
politiques.
Populations dispersées
et sans pouvoirs
En Amérique Britannique du Nord, Ottawa prenait
le relais de Londres, avec l’accord et l’appui du Gouvernement impérial.
Quant aux habitants de cet espace continental, aussi étendu que
la Sibérie, aux populations plus dispersées et plus vulnérables
que celles des Balkans et de la Scandinavie, elles n’ont qu’à
se soumettre aux dictées d’Ottawa. La Canadian Unity n’avait
et n’a toujours qu’un seul sens, une seule signification et une seule dynamique
: l’inféodation à l’État centralisateur, unitaire
et arbitraire et la soumission servile et inconditionnelle des populations
du territoire à cet État.
Il aurait pu arriver au Québec et au Canada
ce qui est arrivé en Irlande, en Écosse et en Acadie, mais
le territoire est trop immense pour permettre à l’arbitraire de
s’imposer sans difficultés. Compte tenu de l’immensité
de l’espace géographique disponible, trop grand et trop peu habitable,
ces populations dispersées et sans pouvoirs pouvaient vivre
libres comme les peuples de Sibérie. Avant que les communications
nouvelles ne leur fassent prendre conscience de leurs pouvoirs réels
et les rendent plus aptes à agir, la Charte des Droits et
Libertés arriva à point pour continuer d’atomiser ces populations
en une poussière inoffensive d’individus isolés.
Une oligarchie à vaincre
Les gros intérêts, servis par Ottawa et
la bourse de Bay Street y ont trouvé leur compte. Dans un espace
géographique ingrat, où les populations dépendantes
et vulnérables se plient facilement aux demandes des nantis et des
puissants, l’oligarchie n’a jamais eu la moindre crainte pour l’avenir,
du moins pas avant l’arrivée des nouvelles classes moyennes, plus
instruites, plus critiques et assoiffées elles aussi de pouvoirs
et d’argent. Ottawa s’y oppose en les surtaxant d’une manière subtile
et difficilement perceptible à l’œil non averti. Obligée
de travailler à temps double pour rejoindre les deux bouts, cette
classe trouve peu de temps et de loisirs pour s’activer et s’engager en
politique.
Ces nouveaux pouvoirs trouveront leur expression ultime
dans la formation de nouveaux États, développés à
même les provinces existantes, qui en offrent déjà
les possibilités. D’où multiplication par Ottawa d’efforts
pour piéger davantage le pouvoir au centre, en premier par le moyen
d’une propagande effrénée, presque maladive au Québec,
maintenant conscient des avantages que trouveraient les Québécois
à n’avoir qu’un seul État, le leur.
La politique au-delà des
rapports de forces
La politique est affaire d’intérêts et
de rapports de forces. Elle trouve sa transcendance dans le réel,
non dans l’idéal. Cette transcendance est une royauté de
nature, qui n’a rien à voir avec les monarchies, absolues ou constitutionnelles.
D’où priorité de la légitimité sur la loi et
les constitutions.
La légitimité se définit
en termes ontologiques et éthiques. Elle fait appel à la
conscience éclairée et responsable, quant au sens et à
la dynamique de ses pensées, ses paroles et ses actes. La légalité
n’a
pas le même sens et peut facilement devenir un piège pour
ceux et celles qui n’ont pas l’équipement intellectuel nécessaire
pour éviter d’y tomber.
Nécessité des certitudes
La politique est aussi affaire d’effectivité,
de principes et d’axiomes qui ont fait leurs preuves, en ce sens que le
fait de se précipiter et d’imposer des expédients comme le
fait Ottawa, sans tenir compte de ces principes condamne par le fait
même l’État centralisateur à sa propre déchéance.
Comme l’affirme maître Emery, Ottawa a besoin
de certitudes afin de sortir de la conjecture actuelle. Car la certitude,
qui dépasse l’opinion et les thèses, est opérative.
Elle n’est pas spéculative, en ce sens qu’elle permet de passer
effectivement aux actes et de réussir, surtout à long terme.
Définir la certitude
En politique, l’examen critique d’une certitude est
un exercice à la fois épistémologique, ontologique,
logique, éthique, architectonique et par conséquent géopolitique,
discipline de base des États. Aucun développement d’ordre
politique et juridique n’est possible sans passer par ces exigences, fondamentales
et rigoureuses. Autrement, l’État qu’on prétend construire
résistera aux épreuves comme le carton et le sable. Et qu’on
se rappelle qu’un siècle est un temps assez court dans la vie d’un
État, d’où le danger de s’illusionner sur les apparences
du temps présent. En matière d’État, les certitudes
ne sont pas immédiatement perceptibles. D’où nécessité
d’en comprendre les fondements, afin de discerner dans les faits ce qui
va durer et ce qui est appelé à tomber. Toute bonne construction
a besoin de fondations solides. Encore davantage une construction,
non pas architecturale, mais architectonique comme un État, dont
l’importance est primordiale pour la vie humaine, qui peut difficilement
vivre sans organisation. C’est pourquoi la question des certitudes en face
des problèmes d’envergure qui nous concernent actuellement doit
monopoliser toute notre attention et nous inciter à l’étude
systématique et poussée.
Statuts de facto et de jure
Le juriste Georges Emery constate qu'Ottawa se cherche
des certitudes, alors qu’il n’en existe qu’une seule sur le plan juridique,
que nous devons discerner par rapport aux faits accomplis par les provinces,
qui ont maintenant accédé au statut d’État dans les
faits (de facto), grâce au travail de construction collective entrepris
et accompli par elles sur leurs territoires respectifs, pendant les
deux derniers siècles, sur des bases qui existaient auparavant,
sans que l’État centralisateur, unitaire et arbitraire d’Ottawa
soit nécessairement en cause, bien qu’il l’ait quelquefois été.
Le contexte et la situation que
nous vivons en 2003 nous demandent de bien discerner entre les statuts
de fait (de facto) et les statuts de droit (de jure).
En partant, il est primordial de comprendre qu’un statut
est un pouvoir, non un droit. La différence est de taille, comme
nous le verrons.
Titres et pouvoirs
Tout le territoire du Canada
appartient toujours en titre à la Couronne d’Angleterre depuis le
traité de Paris du 10 février 1763 et rien n’a changé
depuis ce temps. Ni le Union Act de 1841, le British North America
Act de 1867, les Statuts Refondus de Westminster de 1931 et le Canada Act
de 1982, n’y ont changé quoi que ce soit. Au Québec,
on est facilement porté à croire qu’un tel transfert de titres
a relativement peu d’importance, ceci parce qu’on a l’habitude d’envisager
la politique comme une affaire d’idées et d’opinions plutôt
que d’intérêts, de rapports de forces, de statuts et d’effectivité.
Ce qui est plus grave : même les indépendantistes ignorent
que le point de départ de la souveraineté et de l’indépendance
exige la reconnaissance préalable du statut de possédant
de droit (de jure) comme de fait (par fait accompli, de facto, donc) du
territoire du Québec. Comment y arriver alors que le territoire
du Canada n’est pas possession de jure pour personne vivant au Canada.
La présence sur place d’un gouverneur général et de
lieutenant gouverneurs, comme dans une colonie de l’Empire, avec droits
de regard et de désaveu, suggère discrètement mais
puissamment cette absence de titres sur le territoire.
Réaliser le statut de
facto
En partant, il faut savoir que l’identification dans
le fait (de facto) des statuts territoriaux, relève de la géopolitique,
qui a pour fonction d’identifier l’État dans sa fonction primitive
et naturelle de pourvoyeur et protecteur des nécessités dont
dépendent les individus et les collectivités pour vivre,
croître et progresser. Ces réalités fondamentales
précèdent les formes politiques, constitutionnelles et juridiques.
Avant tout, il faut qu’il existe au moins un État naturel sur place,
qui détiennent un pouvoir légitime, par fait accompli (de
facto) et qui fasse consensus, avant qu’il soit possible de lui accorder
des formes juridiques et constitutionnelles. Dans de telles conjectures,
l’Acte, qui est certitude, est un à priori et les formes juridiques
et constitutionnelles des à posteriori. Au Canada, il existe non
pas un mais plusieurs États naturels, non reconnus et inféodés
à l’État centralisateur, arbitraire et unitaire à
Ottawa. L’État naturel se crée et se forme suivant un mouvement
sui generis, progressif et sans arbitraire. Ces États existaient
longtemps avant Ottawa et vont continuer d’exister après sa chute.
Artificiel, créé de toutes pièces pour se substituer
à l’État impérial de Londres, qui a cependant conservé
les titres sur tout l’espace continental canadien, Ottawa n’a pas d’avenir.
Ambiguïté, ou faire
porter ses démons intérieurs par les autres
En attendant de pouvoir transférer en sa faveur
le titre retenu par la Couronne britannique depuis le 10 février
1763, avec l’espoir de s’établir comme pouvoir perpétuel,
Ottawa se cherche des certitudes à exploiter à son avantage,
par le moyen de crises provoquées et récupérées
par le pouvoir central unitaire et arbitraire, afin d’augmenter ses prérogatives
en vue d’un pouvoir définitif. C’est pourquoi toute question de
possession territoriale, de fait (de facto) comme de droit (de jure) demeure
vague, ambiguë, incertaine et larvaire. La stratégie de prise
définitive du pouvoir par Ottawa est simple et consiste à
gagner du temps, en attendant une occasion favorable de se faire transférer
les titres sur tout le domaine sans que personne ne puisse s’y opposer.
Une question escamotée
Tous les débats sur la Constitution ont soigneusement
escamoté cette question essentielle. Ni les Québécois,
Canadians et Aborigènes ne peuvent prétendre à aucun
titre de possession sur le territoire du Canada. Tout le monde sans
exception, est squatter, ou squatteur, terme qui vient du vieux français
quatir (du verbe esquatir), qui signifie que la terre appartient à
qui la laboure. Dans la mentalité politique courante, le terme squatteur
est péjoratif, dégradant, presque subversif.
Comment peut-on posséder de terre sans
avoir au préalable le titre collectif d’État national, de
possédants de droit (de jure) du sol que nous avons défriché,
développé, mis en valeur depuis quatre siècles, avec
achats successifs et paiements en bonne et due forme des domaines appartenant
aux autres : Anglais, Irlandais, Écossais, Gallois et étrangers
venus vivre chez nous. Dans la mentalité britannique, seule Sa Majesté
possède les titres sur les territoires et tous les autres
sont des sujets qui peuvent avoir l’autorisation sur papier d’une propriété
donnée mais jamais un titre sûr, garanti par la Constitution
comme c’est le cas dans les Républiques, notamment aux États-Unis.
En agissant de la sorte, les Orangistes et autres membres de l’oligarchie
régnante y trouvent leur compte, puisque le pouvoir, fondé
sur la possession de la terre, leur est garanti à perpétuité.
Une simple décision peut déposséder n’importe quel
« sujet »(pourtant reconnu citoyen) sans défense.
Est-il nécessaire d’élaborer en la matière,
compte tenu du nombre impressionnant de décisions arbitraires autour
de questions territoriales.
L’hypocrite Charte Canadienne
des Droits et Libertés
La Constitution de 1982 a esquivé la question
pourtant centrale de la possession territoriale collective et individuelle.
La Charte des Droits et Libertés ne mentionne nulle part le droit
inhérent aux titres sûrs et protégés sur les
propriétés des Québécois et des Canadians,
de sorte qu’il est loisible à quiconque est en position de force
de déposséder arbitrairement quelqu’un de son domaine avec
compensation minimale et parfois sans compensation du tout, comme ce fut
le cas des Acadiens. Depuis ce temps, les statuts ont peut-être sensiblement
changé de fait (de facto) mais pas de droit (de jure). Les Québécois
ne savent pas que la déportation demeure possible pour nous comme
elle l’était pour les Acadiens, non pas réalisable, car nous
sommes en position et en moyen de s’y opposer par une lutte furieuse et
potentiellement dévastatrice pour nos ennemis, mais possible parce
que rien dans la Loi ni la Constitution ne s’engage à protéger
les titres de propriétés, tant individuels que collectifs.
Il est donc juste de nous identifier tous comme squatteurs,
tous sans exception, aborigènes et gens ordinaires du Canada anglais
compris.
L’oligarchie peut arbitrairement découper et
utiliser le territoire, en tout et en partie, comme dans une colonie, sans
tenir compte du droit des gens de même que les impératifs
naturels qui influencent l’organisation et l’aménagement systématique
du territoire, comme font les pays avancés, notamment l’Allemagne,
l’Autriche, la Suède et le Japon, qui ont plus d’un siècle
d’avance sur nous en cette matière et pour cause : chacun des peuples
concernés est réellement maître chez lui. Au
Québec et au Canada en général, on connaît pourtant
bien ces abus de pouvoirs qui se traduisent par l’exploitation éhontée
des espaces disponibles au profit de quelques-uns et au détriment
de tous les autres et du bien général. Mais nous n’avons
pas encore appris notre leçon la plus importante, celle qui se rapporte
aux facteurs géopolitiques de la possession territoriale et des
pouvoirs organisés. Tant que nous n’aurons pas compris, nous
continuerons de tourner en rond et de crier dans le vide.
Avantage de la souveraineté
Aux États-Unis, le droit à la propriété
protégée même comme les pouvoirs en place et les titres
sûrs sont enchâssés dans la Constitution américaine
depuis les débuts de l’indépendance. Auparavant, les Yankees
et autres colons établis sur place devaient souffrir les maîtres
et propriétaires absents qui retiraient des bénéfices
de leurs terres sans investir pour en assurer le développement durable.
Personne n’avait droit de quatir sur ces terres. Cette pratique avait
cours partout dans l’Empire et servait à enrichir l’oligarchie anglaise
en dépossédant les populations installées sur
place.
Au moment de l’indépendance, les Yankees ont
senti la nécessité d’agir vite et vigoureusement afin d’accorder
à ceux qui labourent la terre le droit de propriété
qui leur revient en propre. Cette garantie est la première condition
de base du développement d’une économie territoriale active
et solide. Certes, on constate que les lois américaines ont fini
par favoriser la spéculation foncière à outrance,
à rejeter le développement durable et à ignorer la
nécessité d’organiser systématiquement les espaces
disponibles, surtout les régions les plus œkoumènes et par
conséquent les plus nécessaires au développement d’économies
diversifiées, sûres et permanentes. Ce problème nous
concerne particulièrement, nous Québécois et dès
les débuts de notre indépendance, nous devrons agir vite
et bien afin d’assurer à ce pays du Québec qui est le nôtre
un développement équitable et durable pour tous nos citoyens,
sans exception.
Cette garantie, disponible dès les débuts
de l’indépendance américaine, consolida les États-Unis
et contribua à en faire un pays puissant. En 1815, lorsque
l’armée anglaise du général Edward Cunningham attaqua
les États-Unis par la Nouvelle Orléans, histoire de tenter
de récupérer le territoire perdu avec la guerre de l’indépendance
américaine, les Anglais furent taillés en pièces.
Les Yankees se sentaient chez eux et avaient acquis une confiance qu’ils
ne connaissaient pas auparavant, alors qu’ils n’étaient que des
colons sans titres et sans pouvoirs.
Mouvements migratoires vers le
sud
En 1838, Lord Durham, qui parcourait la frontière
pour écraser les « rébellions », constatait le
nombre effarant de bons sujets de Sa Majesté, des Loyalistes, qui
passaient la frontière et retournaient s’établir aux États-Unis,
d’où ils étaient venus avant la Guerre de l’indépendance
américaine. Plusieurs facteurs furent invoqués à l’appui
d’un mouvement migratoire aussi important. Bien sûr, le climat et
les sols sont meilleurs au sud de la frontière. Mais il y avait
aussi un facteur politique majeur : les titres de propriété
sûrs, accordés en partant aux colons qui s’établissaient
dans les régions à occuper et à développer.
Au Canada, aucun titre de propriété, individuelle ou collective
n’est sûr pour personne, tant au Canada anglais qu’au Québec
et chez les Autochtones. C’est pourquoi Ottawa se cherche des « certitudes
» qui pourraient lui permettre de décider et d’agir arbitrairement,
sans que personne ne s’y oppose.
Une seule certitude existe : le territoire du Canada
n’appartient pas à Ottawa mais à la Couronne britannique.
La question de la possession du fond de terre, tellement fondamentale
en politique, échappe à tout le monde au Canada comme au
Québec. D’ailleurs, les Québécois, peu versés
en géopolitique, se soucient beaucoup moins de la question des titres
sur le territoire que le Canada anglais, plus concret et plus proche de
la réalité. La seconde certitude : plusieurs provinces,
Québec en tête, ont accédé de facto au statut
d’États à reconnaître, ce qu’Ottawa ne peut ignorer
sans conséquences graves. Ce ne sont pas seulement les
études géopolitiques qui m’ont permis de le vérifier
mais le service comme officier dans l’Armée canadienne pendant 28
ans, suivi de 17 années d’enseignement à Toronto.
En réalité, la pleine possession de ces
territoires par l’Angleterre a déjà été arbitrairement
décidée dès le traité de Paris du 10 février
1763 et demeure toujours en vigueur. Rien n’a changé depuis ce temps.
Le
seul détenteur du titre sur le territoire du Canada est la Couronne
britannique et personne d’autre. En conséquence,
Sa Majesté la Reine Elizabeth ll peut déclarer sans ambages
qu’elle est la Reine du Canada et personne n’osera la contredire.
Son statut de possédante en titre lui confère un droit de
regard et de désaveu qui sème la confusion dans la politique
canadienne et québécoise, toujours en quête d’une certitude
entretenue par le vide constitutionnel et juridique que ni Ottawa ni les
provinces ne peuvent combler. Tant que durera l’incertitude au sujet
du statut territorial, fondamental pour le développement d’une politique
positive, rien ne se produira en matière constitutionnelle au Canada
ni au Québec non plus.
Le British North America Act de 1867 n’a rien modifié
quant à cet aspect fondamental qui affecte les statuts des populations
de tout le Canada, Québec compris. Tout le monde est squatteur
au Canada, aborigènes inclus.
Le fond de terre n’appartient à aucun habitant
de ce quasi continent.
Le Canada Act de 1982 a soigneusement escamoté
la question de la possession territoriale de jure comme de facto, pourtant
essentielle dans tout problème juridique et constitutionnel d’envergure.
De même l’hypocrite Charte des Droits et Libertés escamote
la question du domaine foncier, de sorte que personne ne peut se réclamer
d’un titre de propriété sûr. Pourtant, le droit à
la propriété est solidement enchâssé dans la
Constitution des États-Unis. Au Canada, seule la Couronne
britannique possède les pouvoirs sur les titres de propriétés,
individuels et collectifs compris. En pratique, cette prise en
charge par la Couronne, maintenue depuis le 10 février 1763, favorise
les nantis et amis du régime. Voilà des certitudes fondamentales
que le problème du statut des aborigènes soulève et
qu’Ottawa cherche à résoudre par des expédients commodes.
Depuis ce temps, la progression continue des provinces
vers le statut naturel de nouveaux États à reconnaître,
de droit comme de fait, pose à Ottawa d’insolubles problèmes
politiques balayés sous le tapis par le moyen d’expédients
commodes, sur fond de propagande et d’intimidation et de refus de pourvoir.
Expert en restrictions mentales, le premier ministre Jean Chrétien
se garde bien de compromettre ni son gouvernement, son parti et lui-même
dans des problèmes pour lesquels il n’a aucune solution à
offrir. D’ailleurs, il demeure le serviteur inconditionnel du centralisme
unitaire et arbitraire d’Ottawa, au service d’une oligarchie ancienne qui
piège la politique canadienne dans le sens de ses intérêts,
au détriment des classes moyennes montantes et surtout des pauvres
dont le nombre augmente. Alors que le pouvoir d’Ottawa est remis
en question par les provinces, une nouvelle crise amérindienne arrive
à point pour justifier de nouvelles centralisations et de nouveaux
arbitraires.
En piégeant et accaparant davantage de pouvoirs
que ne lui accordait le pactole de 1867, Ottawa ne fait qu’aggraver la
situation. La solution passe par la reconnaissance des provinces en
tant qu’États, de jure comme de facto, en tenant compte des
osmoses et symbioses territoriales naturelles qui se sont établies
peu à peu entre les habitants des régions fortes, ou régions
œkoumènes, et régions faibles, ou anoékoumènes,
dans lesquelles vivent les aborigènes et aussi de nombreux individus
d’autres ethnies qui s’y sont établis depuis déjà
longtemps. Le temps confirme les lois naturelles qui régissent
ces rapports et l’arbitraire n’offre que des expédients aux problèmes
qui se présentent. D’autre part, Ottawa n’est pas près
d’adopter une solution qui le prive de pouvoirs qui ne lui appartiennent
pas et auxquels il s’accroche désespérément. En effet,
il est évident maintenant que cet État artificiel ne représente
plus ce qu’il représentait, en supposant qu’il ait déjà
représenté autre chose que le pouvoir et les intérêts
des Orangistes. D’où le danger de guerre qui peut résulter
des tensions provoquées par l’intransigeance du pouvoir unitaire,
lequel veut s’imposer à tout prix. Inutile de le
nier maintenant : la situation est potentiellement explosive et peut conduire
à la guerre civile.
CRITIQUE D’UNE ENTENTE UNILATÉRALE
L'entente avec les Innus fait l'objet de critiques
sévères partout au Québec et davantage au Canada anglais.
Les réflexions de maître Georges Emery, exprimées dans
un document de 35 pages à lire et à conserver, doivent être
étudiées par tous les Québécois et toutes les
Québécoises intéressés par les statuts territoriaux
de fait et de droit dans le Québec. Ces questions intéressent
également les autres provinces, dont plusieurs, comme le Québec,
progressent vers le statut d’États de fait (de facto). La question
du statut de fait et de droit des provinces est au centre de toutes les
questions territoriales récemment soulevées au Canada et
au Québec et que les revendications aborigènes rendent plus
acrimonieuse. On ne peut aborder la question du statut ou non statut des
Autochtones sans pénétrer en même temps au cœur de
tous les problèmes politiques qui affectent le Québec et
le Canada actuel, problèmes de statut territorial au départ
mais que personne ou presque n’ose aborder de front, de peur de se trouver
confronté à des réactions potentiellement dangereuses
pour la « paix » que souhaite l’oligarchie en place, afin de
préserver ses pouvoirs et ses intérêts.
Les Anglais savent ce qu'est un statut, parce qu’il
se rapporte à la radicalité du réel, son ipséité,
sa sémelfactivité et sa royauté par rapport au virtuel
et à l’imaginaire. Les Québécois le savent à
peine, trop souvent inhibés par rapport au réel par divers
facteurs sociaux, politiques et intellectuels, notamment la présence
du cartésianisme, du positivisme, néo-positivisme et pensée
algorithmique dans les sciences humaines, qui placent l’emphase sur l’accessoire
plutôt que sur l’essentiel. La méthodologie est devenue une
fin en soi alors qu’elle n’est qu’un moyen. Pour progresser sur le
plan politique comme dans tous les autres domaines qui font l’objet des
sciences humaines, le Québec doit revenir au réalisme classique
qui a fait ses preuves, aux vérités connues par l’usage (le
mutitudinis usus des Latins, lequel n’a rien perdu de sa fraîcheur
intellectuelle dans les temps actuels) et à l’érudition acquise
par le procédé de la quête individuelle, continue et
poursuivie la vie entière, en priorité par rapport aux
laboratoires, qui prennent souvent les données pour des faits accomplis
et envisagent les données hors contextes. Remarquez que les
générations actuelles de jeunes Anglo-Saxons du Canada sont
également affectées par les mêmes problèmes
d’épistémologie et en souffrent. Je le sais pour avoir longtemps
enseigné dans leurs institutions. Lorsque nous parlons des
Anglais, nous avons surtout à l’esprit la mentalité
durement réaliste et impitoyable (ruthless) des bâtisseurs
de l’Empire Britannique, qui ont créé des continuités
qui se sont maintenues jusqu’à nos jours. J’ai fait la plupart
de mes études géopolitiques et militaires chez eux, alors
qu’on cherchait des solutions pour maintenir l’Empire en plein déclin,
comme le fit autrefois Vegetius Renatus pour les Romains (cf. Végèce),
avec beaucoup de succès d’ailleurs puisque l’Empire Romain s’est
maintenu pendant encore un millénaire.
Définition du terme statut
Le statut n’est pas un droit mais un pouvoir reconnu
ou à reconnaître. Il est le résultat d’une volonté
d’agir et de réussir qui s’est poursuivie pendant longtemps et s’est
maintenue en dépit des obstacles et des difficultés rencontrées.
Prenons un exemple simple pour le démontrer. Je veux devenir
ingénieur mécanicien parce que j’aime la mécanique
et j’entreprends des études pour y parvenir et me faire reconnaître.
Ces études peuvent durer de nombreuses années, parmi des
difficultés de toutes sortes. Qu’importe, je maintiens ma résolution
et ma détermination d’y arriver et finalement, j’y arrive et je
reçois un diplôme qui confirme mon statut d’ingénieur.
Certes, j’aurais pu y arriver par des efforts personnels et autodidactes,
sans diplôme, seulement avec mon jugement critique pour me guider.
Dans ce cas, je suis ingénieur de fait (de facto) mais non diplômé
(de jure). Il se peut même que je sois en fait plus qualifié
et plus compétent qu’un ingénieur diplômé.
Dans ce cas, mon statut n’est pas reconnu ni sanctionné par l’État,
ce qui ne change rien à ma compétence et mon habileté.
Dans un cas comme dans l’autre, c’est la volonté de poursuivre pendant
longtemps malgré toutes les difficultés qui a fait la différence.
Le statut est un pouvoir qui a son point d’origine dans la volonté
et aussi dans les facilités offertes par le monde extérieur.
Pour comprendre le sens d’un statut territorial, prenons
un cas familier. Une famille quitte son milieu à la recherche d’emploi
et de logement. Ne pouvant en trouver à proximité de sa demeure,
elle se dirige vers des régions éloignées et moins
habitées, espérant y trouver une solution originale. Elle
arrive soudainement devant une terre abandonnée, qui avait déjà
reçu quelques développements et dont on pouvait voir les
vestiges par la présence d’une ancienne maison délabrée,
de quelques bâtiments en ruine, d’une enceinte pour les animaux,
d’un puits, de quelques sentiers et pistes encore utilisables. La famille
s’informe pour connaître le nom des propriétaires, les détenteurs
des titres sur la propriété. Or personne dans les environs
ne peut apporter une réponse claire à cette question. De
toutes manières, toutes les terres appartiennent au roi, un souverain
lointain qui peut les confisquer sans préavis, afin d’en faire cadeau
à ses amis. La famille décide donc de camper une nuit
sur le site abandonné et le lendemain, elle se met au travail. Comme
la maison est inhabitable, une cabane est construite. Le puits est remis
en état de fonctionner. En attendant de labourer et semer la terre,
de trouver des animaux domestiques indispensables à une population
éloignée, la famille pêche, chasse et cueille des baies
qui lui serviront de diète.
Peu à peu, le domaine prend forme. Les moyens
sont modestes et le travail est exténuant, mais des progrès
sensibles se font sentir et la vie devient possible en dépit de
la précarité des conditions environnantes. Les sols sont
peu productifs et il faut continuellement les épierrer. Ces pierres
qui rendent la culture difficile sont ce qu’on appelle des moraines glaciaires,
des sédiments lourds laissés par les glaciers du Quaternaire.
Très loin au sud, où les terres sont riches et productives,
les glaciers n’ont pas passé et n’ont pas laissé de pierres,
de sables, d’argiles ni de marais qui se dressent comme autant d’obstacles
aux communications. Le domaine où la famille s’est installée
est rude et il faut trimer dur pour vivre mais on y parvient à coups
de volonté.
L’hiver, le père et ses fils vont travailler
dans les chantiers pour ramasser de l’argent afin de faire fructifier la
terre. Le fils aîné a trouvé à s’employer comme
assistant forgeron dans le chantier et a appris à ferrer les chevaux
et les bœufs de travail. Il a ensuite ouvert son propre atelier et s’occupe
à ferrer les chevaux et les bœufs des habitants des environs, de
même à construire des roues, des voitures et des traîneaux.
La famille a des moutons qui sont tondus pour leur laine et l’achat d’un
métier à tisser lui permet de confectionner des vêtements
confortables. Elle fabrique son propre pain de ménage et son savon.
La vie continue.
Des aborigènes des environs vinrent visiter
la famille et lui dire qu’elle n’est pas chez elle sur cette terre «
ancestrale » qui leur appartient depuis les temps les plus reculés.
N’ayant pas l’information voulue pour répondre, la famille consulte
un notaire du village qui leur apprend que toutes les terres, sans exception,
sont possession de Sa Majesté le Roi (ou la Reine), y compris celles
qu’occupent les aborigènes. Ce droit de possession sur les habitants
et les occupants, y compris les aborigènes, c’est le droit du plus
fort. Il n’y a pas à en discuter, ni à questionner le bon
vouloir et le bon plaisir de Sa Majesté. Comme la politique est
affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité,
Sa Majesté en conseil agit et agira en conséquence. Et que
dire des anciens occupants, propriétaires en titre ou non? Personne,
y compris le notaire, n’a de réponse précise à leur
sujet, ce qui veut dire qu’ils ont probablement occupé la terre
sans titre de propriété. Ne pouvant y vivre convenablement
de leur travail et ne pouvant vivre non plus de la nature, comme les aborigènes,
ils ont quitté pour aller s’établir ailleurs.
Le titre est obtenu et permet aux nouveaux propriétaires
officiels d’ester en justice, ce qui veut dire d’emprunter en mettant la
terre en gage. La famille décide d’acheter une terre voisine dont
les habitants sont sur le point de quitter. Le notaire sert un avertissement
: toutes les terres peuvent être reprises par le roi, qui peut vous
déposséder et vous chasser quand il lui plaira. Le but poursuivi
par l’autorité royale est simple : planter dans l’esprit des peuples
dominés et inféodés la peur perpétuelle de
la déchéance et de la mort, afin d’en obtenir une obéissance
servile et inconditionnelle. À quelqu’un qui a peur, on peut
demander n’importe quoi et l’obtenir sans résistance, envers et
contre sa conscience et sa volonté. Aucun peuple dominé
ne peut réaliser son indépendance sans avoir au préalable
vaincu sa peur morbide de tout perdre et de mourir. Comme l’expérience
des peuples le prouve, il faut plusieurs générations avant
d’y arriver.
La terre conquise par le travail acharné et
prolongé, suivi des titres officiels sur la propriété,
ne rassure pas pour autant la famille qui a fourni tellement d’efforts
pour posséder sa terre. Mais comme la terre ne semble convoitée
par personne, exception faite des aborigènes locaux, qui veulent
la prendre parce qu’elle est aménagée et mise en valeur,
alors la vie peut continuer. Pour assurer sa sécurité, la
famille s’achète des armes et apprend à s’en servir. Mais
comme le territoire est très éloigné des centres habités,
alors la vie peut continuer sans difficulté majeure. Des échanges
se produisent entre la famille et les aborigènes, qui ont besoin
de produits alimentaires, de vêtements de laine et d’outils. En échange,
ils offrent des produits de la chasse, de la pêche, des vêtements
de peaux, des raquettes et des canots. Plus tard, lorsque ces indigènes
recevront des prébendes du roi, ils prendront leurs distances et
iront dépenser leur argent en ville, y compris l’achat d’alcool
et de tabac.
L’histoire de cette famille de colons pauvres, c’est
l’histoire de notre peuple, qui a débuté avec cinq mille
familles seulement, venues de France pour y construire d’abord des comptoirs
commerciaux, puis, une colonie et finalement un foyer national par le défrichement
d’une des terres les plus dures et le plus ingrates du monde.
STATUTS ARBITRAIRES ET RECOMPOSÉS
Par exemple, quel est le sens, la signification, la
portée et la dynamique de ce qu’il a été convenu d’appeler
les Statuts Refondus de Westminster (Westminster Revised Statutes) passés
en décembre 1931 ? Évidemment, il s’agit d’une passation
de pouvoirs, de ce que les Britanniques appellent actuellement dévolution,
ce qui veut dire retour et reconnaissance de pouvoirs qui ont été
supprimés, par l’arbitraire du plus fort et souvent par la force.
Les Statuts Refondus de Westminster reconnaissaient à toutes fins
pratiques que les colonies, ou Dominions concernés et mentionnés
étaient en fait (de facto), des États indépendants
et qu’il n’y avait pas lieu de maintenir à Londres un pouvoir qui
ne pouvait que les exacerber. Aucun peuple au monde ne peut accorder sa
loyauté à deux États.
Les sociétés qui, par leur travail acharné
pendant très longtemps, ont constitué de fait (de facto),
des pouvoirs d’États, ne demandent que la reconnaissance de leurs
statuts, avec pleine faculté d’exercer des pouvoirs acquis souvent
au terme d’une démarche de plusieurs siècles. En cette matière,
il s’agit seulement d’être reconnu, non d’être aimé
ou adulé. Le refus d’un État existant de reconnaître
les nouveaux statuts d’un État qui n’est pas encore pleinement reconnu
peut devenir casus belli (cause de guerre). Ces considérations
géopolitiques sommaires sont suffisantes pour expliquer le problème
de fond soulevé par les réclamations territoriales des Innus,
confrontés au Québec, lequel a maintenant atteint le statut
d’État, (de facto) à reconnaître, confrontés
également à Ottawa, État post-impérial, artificiel,
fantoche, unitaire et arbitraire, qui ne possède toujours pas les
titres de propriétés sur le territoire du Canada. Ces titres
sont toujours détenus par la Couronne britannique, depuis
le traité de Paris du 10 février 1763. Et ils sont toujours
en vigueur.
Le Canada Act du 17 avril 1982 n’y a rien changé,
même s’il a pu « rapatrier sa Constitution (sic) ».
Seule la Monarchie anglaise est propriétaire de jure (de plein droit)
du territoire du Canada. C’est pourquoi SM Élizabeth ll est reine
d’Angleterre, du Canada et du Commonwealth. Elle l’affirme sans ambages
et se comporte comme la propriétaire du domaine dont on n’aime pas
avoir trop souvent la visite. Personne n’a posé encore le
problème du statut territorial de facto des habitants de ce qu’on
peut appeler l’espace continental canadien, car le Canada est en réalité
un continent distinct par rapport aux autres régions des Amériques.
Pour qu’il soit possible de statuer sur ces questions, il est nécessaire
d’établir les faits pertinents qui font qu’une société,
comme le Québec par exemple, est possédante de fait (de facto)
de son territoire, mais non de droit (de jure) parce que le titre est conservé
en Angleterre. D’où présence sur place d’un gouverneur
général et de lieutenants gouverneurs, qui possèdent
sur les parlements et divers paliers de gouvernement un droit de regard
et de désaveu, dont peu de Québécois réalisent
le sens et l’importance. Le propriétaire peut dicter à
l’occupant sa ligne de conduite parce que l’occupant n’a aucun statut particulier.
N’ayant ni pouvoirs ni statut reconnu, l’occupant ne peut que réclamer
des droits.
Le pouvoir du propriétaire dépasse celui
de l’occupant, qu’il soit locataire, squatter ou simple occupant du sol,
selon le bon plaisir de Sa Majesté. Il n’y a pas à en rire,
car tel est notre cas à nous Québécois. Au Québec,
l’autorité de Madame Lise Thibault dépasse celle de Bernard
Landry. Les Canadians du ROC non plus ne sont pas propriétaires
en titre du territoire du Canada, pas plus que les aborigènes.
Beaucoup se reconnaissent comme de simples squatters sur le territoire
de Sa Majesté britannique, mais de moins en moins de Canadians acceptent
ce non statut, ainsi que j’ai pu le constater pendant les 17 années
au cours desquelles j’ai enseigné géographie, géopolitique
et polémologie à Toronto. Le Québec même
souverainiste ignore l’importance des statuts territoriaux, de droit ou
de fait. Cartésiens à souhait, les Québécois
pensent que la souveraineté est une idée et non un statut
à faire reconnaître. Ils ne pensent pas qu’un statut
appartient à l’ordre des actes et non des idées. Un statut
est ontologique et architectonique à la fois et non logique et rationnel,
en ce sens que toute existence réelle est relation en acte et en
puissance. Tel est l’à priori principal. Les formes juridiques
et constitutionnelles par lesquelles un statut est effectivement reconnu
sont des à posteriori. Il faut d’abord exister de fait,
(de facto) avant d’exister de droit (de jure) et le contraire est arbitraire.
Il est certain que personne à Ottawa ou à
Londres ne veut aborder le problème des titres sur le territoire.
Au sud de la frontière, le problème des titres sur les propriétés
et de la possession territoriale en général a été
un des facteurs majeurs qui ont provoqué la guerre de l’indépendance
américaine. Si le « rapatriement de la Constitution »
de 1982 avait soulevé la question de la possession territoriale
de droit (de jure) comme de fait (de facto), il aurait ouvert une boîte
de Pandore potentiellement explosive. Les revendications territoriales
des aborigènes du Québec et du Canada s’inscrivent dans ces
non titres et ces non dires qui ont probablement causé plus de guerres
que les discours les plus belliqueux. Ces revendications sont maintenant
confrontées aux provinces qui, après deux siècles
et plus d’existence, sont devenues des États de fait (de facto)
mais qu’Ottawa refuse et refusera de reconnaître, à moins
d’être forcé de le faire.
Conjectures et certitudes
Dans le texte du juge Emery, la certitude occupe une
place centrale, quoique modeste, comme tout ce qui est essentiel. Deux
certitudes sont en jeu dans cette affaire: la certitude juridique et la
certitude factuelle. Dans les pratiques juridiques et constitutionnelles
propres à l'Angleterre et à l'Empire Britannique, dont nous
faisons toujours partie, même s'il n'est plus mentionné nulle
part, il ne peut y avoir de certitude que lorsque le pouvoir ne peut faire
autrement que reconnaître les faits pertinents et les rapports des
forces en cause et en présence. Et encore, cette certitude ne peut
être opérative que dans la mesure où les conditions
qu'elle qualifie se maintiennent intégralement.
Sinon, elle peut rester en veilleuse et être
reprise plusieurs générations plus tard, lorsque les rapports
de forces désirés par Sa Majesté se seront rétablis
en sa faveur. Les Québécois sont incapables de le comprendre,
ce qui est tragique, parce qu'à défaut de comprendre le sens,
la portée, la signification et la dynamique de ce qui est reconnu
comme certitude, la progression du Québec vers les statut reconnu
d'État restera entravée.
Toute certitude, métaphysique, juridique, factuelle
ou relationnelle, est opérative de nature. Elle rend possible le
passage de l'intention à l'acte sans entraves majeures.
La question qui se pose est celle-ci: Dans quel
but Ottawa cherche-t-il la certitude juridique en ce qui concerne les Innus
et refuse de se livrer au même exercice en ce qui nous concerne?
Problème de statut d'État
La réponse à cette question n'est ni
juridique, ni constitutionnelle, ni même politique, mais géopolitique,
science des États comme tels, qu'on peut aussi appeler les pouvoirs
continus, qui se transmettent de génération en génération,
quels que soient les régimes en place. Certitude veut dire certitude
qu'un pouvoir existe et qu'il est possible de s'en servir pour agir comme
on l'entend, selon la loi des intérêts, des rapports de forces
et selon les principes qui gouvernent l'effectivité des États:
appréciation rigoureuse et correcte du contexte et de la situation;
détermination d'objectifs praticables et réalisables en termes
de temps et d'espace; maintien du moral; concentration de l'effort dans
le temps et l'espace; économie de l'effort; simplicité; souplesse;
sécurité; surprise (qui consiste à placer l'adversaire
devant le fait accompli); coordination; coopération; administration
et logistique.
Ces principes se tiennent d'une pièce comme
les doigts de la main et on ne peut en ignorer aucun sans risquer l'échec
et la perte de pouvoirs. Ils ne sont pas des théories abstraites
mais des axiomes à la fois architectoniques, ontologiques et par
conséquent géopolitiques. Les Anglais les connaissent et
je les ai appris dans leurs écoles de géopolitique et de
stratégie. Les Québécois ne les connaissent pas. En
matière de géopolitique, les universités québécoises
enseignent des "modèles" qui n'ont aucun rapport avec la réalité.
Qui
leur interdit d'enseigner le principe de réalité comme fondamental
en toutes choses?
Importance de comprendre ce qui
fait le pouvoir
Sans la connaissance exacte et rigoureuse de ce qui
fait un pouvoir et un non pouvoir, on ne peut comprendre le sens d'un droit
ou d'un privilège. L'appréciation rigoureuse et exacte du
contexte et de la situation, premier principe de stratégie en géopolitique,
a d'abord pour objet de déterminer où se trouve le pouvoir,
quelles en sont les composantes, quelle en sera la durée probable,
qui sont les adversaires et quelles sont ses possibilités à
court et à long terme. On parlera ensuite de droits et de privilèges,
de traités et de signatures qui ne valent souvent pas même
l'encre avec lequel elles ont été écrites. L'essentiel,
c'est le pouvoir et le reste a pour objet d'en assurer la pérennité.
Combien de Québécois sont capables de
le comprendre? Il est évident, une fois encore parmi tant d'autres,
que l'intention anglaise avait pour objet de nous fossiliser avant que
nous puissions agir et devenir un peuple, plus tard une nation et finalement
un État à reconnaître. La "Suprématie" de l'Angleterre
visait à obtenir le pouvoir absolu, sauf que, pour de raisons pratiques,
reliées à la géographie du Saint-Laurent, à
la situation qui se développait au sud de la frontière, aux
tensions qui montaient entre Yankees et Britanniques, aux guerres que devait
livrer l'Angleterre en Europe et partout ailleurs, ou presque dans le monde,
les moyens d'obtenir cette suprématie n'étaient pas suffisants.
C'est ce qu'on pourrait définir comme un ordre
de faits, par opposition à une intention et les conjectures qui
prévalaient sur ces intentions. En somme, malgré l'intention
exprimée par les Anglais d'en finir avec nous comme avec les Gaspésiens,
les Acadiens, les Irlandais et les Écossais, les conditions telles
qu'elles se trouvaient dans le cours naturel des choses nous étaient
favorables à nous et non aux Anglais. Leurs mesures pour nous détruire
n'étaient que des expédients.
L'aménagement artificiel d'un État arbitraire,
unitaire, centralisateur et définitif au "centre" de gravité
d'Ottawa, avait pour mission de poursuivre la même politique après
le départ de l'Angleterre, départ de facto bien sûr
puisque la Couronne anglaise demeure toujours détentrice des titres
de propriété sur tout le territoire du Canada, conformément
aux dispositions du traité de Paris du 10 février 1763. Le
Canada Act du 17 avril 1982 n'y a rien changé. Ces titres ne sont
pas que symboliques. Ils accordent à la Couronne d'Angleterre, par
l'entremise de son Gouverneur du Canada et du lieutenant gouverneur des
provinces un droit de regard et de désaveu qui s'impose encore partout
sur le territoire. Le pouvoir et le poids de l'occupant, ce que nous
sommes tous, Québécois et Canadians, est encore inférieur
à celui du propriétaire en titre, appelé possédant.
Si quelque chose a changé, ce sont les faits qui les ont changées,
non les traités sur papier. Avec ces traités, cependant,
la pérennité des pouvoirs de la Couronne britannique et des
"maîtres" loyalistes et orangistes du Canada s'est toujours maintenue.
On peut le regretter et en pleurer mais les regrets et les pleurs ne font
pas l'agir. Ce sont les certitudes et non les sentiments et les opinions
qui font agir.
Depuis plusieurs années maintenant, les tribus
aborigènes cherchent à étendre leurs droits et privilèges
sur des terres de plus en plus grandes. Pour attirer l'attention, il y
a eu et il y aura des crises, sans doute provoquées par la Loyal
Orange Lodge, dont font partie plusieurs chefs amérindiens.
J'y vois un signe qui est peut-être aussi une
certitude. Les aborigènes ont toujours profité des divisions
de pouvoirs au Canada pour tirer leur épingle du jeu et se hisser
en position de force, ce que ne justifie ni leur nombre, ni leurs investissements
dans l'aménagement du territoire, comme nous l'avons fait, nous
Québécois, et comme l'ont fait les populations des provinces
de langue anglaise, qui savent qu'un statut de fait (de facto) s'acquiert
par la résidence permanente, la mise en valeur du territoire, le
développement d'institutions valables, l'exercice d'un droit local
et régional, des pratiques qui rendent la vie collective possible,
et, l'acquisition d'un pouvoir d'agir qui finit par faire d'une province
un véritable État dans les faits (de facto), apte à
être reconnu de droit (de jure). Ottawa ne peut l'approuver car s'il
l'approuve, ce sera la fin du régime centraliste, unitaire et arbitraire
post-impérial, qui devait se maintenir en place à perpétuité.
Or, de tels développements de sociétés
à pouvoirs se définissent à l'intérieur des
régions géographiques les plus oékoumènes,
ou régions économiques, systématiquement et mathématiquement
organisées pour parvenir à une certaine autarcie, peu importe
sa taille, Telle est le premier élément d'un État,
qui comprend un territoire, une histoire (de développement et de
mise en valeur), un pouvoir, par l'aptitude et la capacité de communiquer
effectivement entre proches, un savoir, comprenant instruction générale
et compétence administrative et technique, grâce à
une langue d'État, dont le français, qui ne le cède
en rien à aucune autre langue, et finalement un vouloir, une volonté
de se prendre en charge et se gouverner soi-même comme État
et non de demeurer inféodé en tant que province subordonnée
à un État centralisateur, unitaire et arbitraire.
Il est évident maintenant que, à la suite
du Québec, d'autres provinces, notamment l'Ontario, ont conquis
le statut d'État dans les faits et se retrouve maintenant apte à
le devenir de plein droit. Les autres comprennent l'Alberta, la Colombie
Britannique, la Nouvelle Écosse et maintenant Terre-Neuve.
Ottawa n'a pas d'avenir et les Loyal Orange Lodges
sont les premières à le savoir, d'où leur propension
à créer des situations problèmes en exploitant le
non statut territorial des aborigènes, non statut que confirment
des droits, ancestraux ou autres, afin de placer les futurs États
dans des situations impossibles et potentiellement explosives.
Dans cette perspective, les décisions
du Québec concernant les aborigènes ne peuvent être
que des mesures d'apaisement pour gagner du temps. Mais de telles mesures
peuvent aussi créer de dangereux précédents pour l'avenir.
Il faut que les souverainistes le comprennent dès
maintenant. Quant aux fédéralistes, qui croient avoir
une vie éternelle à Ottawa, ils sont comme l’institution
monarchique qu’il représente : désuète. Il faut abolir
Ottawa.
René-Marcel Sauvé
Géographe |